Daniel Bacquelaine
Ministre des Pensions




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Carte blanche - La lutte contre les fractures qui fissurent la société est une priorité. C’est la solution la plus efficace pour fermer la porte aux populistes.

Le monde politique est en pleine ébullition. L’exaspération de la population est plus que palpable, elle est légitime. Par ailleurs, les derniers scandales ne font qu’alimenter et renforcer une fièvre populiste dont on aurait tort de sous-estimer l’importance en y voyant, comme on a coutume de le faire, l’expression d’une population marginalisée succombant aux sirènes des discours extrémistes. Elle a des causes autrement plus profondes.

Certes, refonder la gouvernance est un impératif. Plusieurs partis se sont d’ailleurs lancés dans une surenchère éthique. Mais on ne résoudra rien si l’on ne s’attaque pas à la racine du problème : les fractures sociales.

Six fractures à réparer

Pour le philosophe français Yves Michaud, le populisme traduit plutôt la plainte grandissante de victimes de fractures dans la société. Il en dénombre six. Premièrement, la fracture générationnelle (de nature économique, culturelle, technologique, etc.) entre les jeunes et les personnes âgées (voire très âgées). Deuxièmement, celle entre population de souche et population immigrée. Troisièmement, la fracture entre riches et pauvres (ou, plus concrètement, entre ceux qui s’en sortent et ceux qui éprouvent des difficultés matérielles). Quatrièmement, celle entre les diplômés et ceux qui ne le sont pas. Cinquièmement, celle entre ceux à l’abri de l’insécurité (c’est-à-dire la violence, la délinquance, etc.) et ceux qui y sont exposés tous les jours. Enfin, sixièmement, celle entre ceux qui ont un statut protégé (fonctionnaires, secteurs public et parapublic, etc.) et ceux qui sont exposés à la précarité (indépendants, salariés du secteur privé, y compris les CDI).

Le miel des forces populistes

La notion de fracture diffère radicalement du prétendu clivage entre « classes sociales » cher à Marx et à ses épigones contemporains (opposant de manière binaire les « exclus » et les autres). Pourquoi ? Car ce ne sont pas les mêmes personnes qui se retrouvent systématiquement du bon (ou du mauvais) côté de chaque fracture. En effet, on peut être à la fois âgé et pauvre. On peut être diplômé tout en étant exposé quotidiennement à des situations d’insécurité dans les déplacements ou sur les lieux de travail comme c’est le cas de certains médecins urgentistes ou de certains enseignants. On peut bénéficier d’un statut protégé et disposer de revenus plutôt faibles. Inversement, on peut avoir des revenus élevés tout en étant fortement exposé à la précarité en cas de revers, d’accident ou de licenciement. Etc. La crise a renforcé ces fractures et les forces populistes en font leur miel, jusque dans les rangs du Parlement, afin d’intensifier les antagonismes.

De la faille au gouffre

En soi, la diversité des situations est une richesse pour la société et il appartient à chacun de choisir et d’assumer son mode de vie. Certains sont prêts à entreprendre des projets comportant des risques ; d’autres préfèrent la sécurité. Certains désirent se former à travers de longues études ; d’autres préfèrent se lancer directement. Certains préfèrent les charmes trépidants de la ville ; d’autres la sérénité des banlieues. Ces choix doivent être respectés mais ce qui n’est pas acceptable, ce sont les gouffres qui se sont creusés entre certaines catégories de gens, généralement en raison de politiques publiques malavisées ou qui ont échoué. L’injustice tient en cela que certains n’ont pas reçu l’enseignement auquel ils avaient droit, que d’autres subissent l’insécurité, que d’autres sont confrontés au racisme, que d’autres encore voient leur rémunération ponctionnée de manière disproportionnée relativement aux risques encourus ou au travail presté, etc.

L’échec de l’uniformisation

Selon moi, la réponse adéquate n’est pas – comme le pensent les socialistes – de niveler les revenus et d’uniformiser les modes de vie par des politiques égalisatrices qui, d’ailleurs, échouent et engendrent quantité d’effets pervers. Elle consiste au contraire à mettre fin à ces injustices tout en préservant la diversité des modes d’existence. Et cela de façon à ce que les avantages et les inconvénients consécutifs aux choix de vie soient équitablement répartis et que, à tout moment, il soit possible de poser de nouveaux choix de vie. Comment ? En favorisant la mobilité, la flexibilité, la fluidité, le recyclage et en faisant en sorte que les choix ne soient pas irréversibles. « Réduire » les fractures doit s’entendre au sens médical, c’est-à-dire « ressouder », « remettre en place », c’est-à-dire combler les gouffres, construire des ponts et abattre des cloisons.

Tout mandataire doit, dans sa sphère de compétence, s’attacher à réduire ces fractures sociales. En tant que Ministre des Pensions, je m’y emploie au sein du gouvernement fédéral.

Travailler plus longtemps bénéficie à tous

Ainsi, je combats cette idée fausse, circulant depuis des décennies, selon laquelle retirer les travailleurs âgés du marché du travail permettrait de donner de l’emploi aux plus jeunes. En réalité, cette idée désastreuse a beaucoup contribué à élargir la fracture entre générations et il est désormais scientifiquement prouvé que les programmes de départs précoces à la pension n’ont pas eu d’effet favorable sur le chômage des jeunes. Bien au contraire. On ne peut par ailleurs ignorer le fait que l’espérance de vie continue à progresser (81,4 ans en 2017) tandis que le ratio entre le nombre d’actifs et de pensionnés ne cesse de se réduire.

Si j’ai relevé l’âge légal de la retraite et revu les conditions pour partir en pension anticipée, c’est bien entendu pour garantir le financement à long terme de notre régime de pension. Mais il s’agit aussi de contribuer au relèvement du taux d’emploi. Retarder l’âge moyen de sortie du marché du travail a un impact positif sur le taux d’emploi de toute la population, non seulement chez les personnes de plus de 55 ans mais également dans les tranches d’âge inférieures. C’est dans cette optique que j’ai également autorisé de façon illimitée le cumul entre une pension de retraite et des revenus professionnels après l’âge de 65 ans ou après 45 années de carrière.

Relever le taux d’emploi

Cette politique s’inscrit dans le prolongement du travail effectué par le gouvernement précédent qui avait déjà modifié les conditions d’âge et de carrière pour partir en prépension et en pension anticipée. Les premiers résultats des réformes fédérales sont mesurables : l’âge moyen de sortie du marché du travail a dépassé en 2015 le cap des 60 ans. Le préoccupant taux de chômage des jeunes est descendu à 20,0 % en 2016 (contre 23,3 % en 2014) alors que le taux d’activité des aînés s’est amélioré (45 % pour la tranche 55-64 ans en 2016 contre 42,7 % en 2014).

Je suis également soucieux de réduire la fracture entre les riches et les pauvres. Sur les quatre premières années de la législature, le gouvernement aura consacré près de 900 millions d’euros à l’amélioration du bien-être des pensionnés. L’essentiel de ce montant a été affecté à la revalorisation des pensions les plus faibles et notamment des pensions minimum. Ainsi, la pension minimum mensuelle pour un travailleur indépendant isolé ayant eu une carrière complète aura progressé de 151 euros entre octobre 2014 et septembre 2017 !

Par ailleurs, le Comité d’étude sur le vieillissement a mis en avant que les réformes visant à retarder le départ à la retraite aboutiront non seulement à un relèvement du taux d’emploi mais également à une augmentation du montant moyen des pensions ainsi qu’à une diminution du risque de pauvreté chez les pensionnés.

Stimuler l’entreprise et la réussite

Réduire la fracture entre les personnes formées et celles qui ne le sont pas incombe évidemment avant tout aux gouvernements communautaires et régionaux auxquels les libéraux ne sont plus associés depuis 13 ans mais je tente d’y contribuer également par les réformes adoptées en matière de pension.

C’est ainsi que j’ai maintenu la possibilité de valoriser les années d’études dans le calcul du montant de la pension selon des règles identiques à tous les travailleurs. Il s’agit de permettre aux travailleurs, qui contribuent par les études ou l’apprentissage qu’ils ont suivi à l’essor économique de notre société, de pouvoir valoriser ces années dans le calcul de leur pension. Stimuler les jeunes à entreprendre et à réussir des études sans craindre un effet négatif sur leur pension est un objectif de cette réforme.

Harmoniser les régimes

Certains exercent un travail dans des conditions pénibles, dangereuses ou risquées. Ici aussi, je m’emploie à réduire la fracture. C’est tout l’esprit de la réforme en cours sur la pénibilité du travail. Certains métiers – les « métiers lourds » – justifient le fait que les travailleurs concernés puissent bénéficier de modalités plus favorables dans la détermination de leurs droits de pension.

Enfin, je pense qu’il faut réduire la fracture entre les personnes jouissant d’un statut protégé et celles qui n’en bénéficient pas. Les différences entre fonctionnaires, salariés et indépendants sont encore trop nombreuses et, pour la plupart, ne se justifient plus. C’est pour cette raison que plusieurs des réformes décidées par le gouvernement (égalisation de la pension minimum entre salariés et indépendants, règles identiques en ce qui concerne la prise en compte des années d’études et du service militaire, etc.) vont dans le sens d’une harmonisation entre les régimes. A cet égard, je déplore amèrement que, par pur électoralisme et en désinformant les enseignants, les partis de la majorité de la Fédération Wallonie-Bruxelles, aient décidé, via un artifice procédural, de retarder d’un an cette harmonisation il y a quelques semaines.

La mise en place de la future pension à points, de la pension à temps partiel et la prise en compte de la pénibilité dans les déterminations des droits de pension poursuivent le même objectif : moderniser notre système et garantir des droits identiques à tous les travailleurs sur une base objective. C’est une question de justice !

Le danger des fractures exacerbées

Mettre fin à la mal gouvernance est un impératif. Mais l’essentiel va bien au-delà. Le populisme prolifère sur ces fractures qui se sont exacerbées ces dernières décennies en raison des politiques d’inspiration socialiste. Plus fondamentalement, je pense que, pour un nombre grandissant de gens, le principal carburant du populisme est précisément le sentiment – tantôt fondé, tantôt pas – qu’ils sont victimes d’une injustice et que leur situation est bloquée. Tout le monde aspire à une société juste. Le spectacle de l’injustice attise la colère et fait exploser la cohésion. Elle crédibilise les forces populistes qui appellent à renverser les tables en assassinant au passage nos droits et libertés. Réduire les fractures sociales est une urgence pour la démocratie.


18 Juil 2017 17:03:08